vendredi 14 juin 2013

Dans Tabriz Vendredi c’est dimancheVendredi c’est dimanche Bernard Chambaz Reportage en Iran (3/5)

Bernard Chambaz Reportage en Iran (3/5)

Dans Tabriz Vendredi c’est dimanche

Mots clés : Iran , bernard chambaz,
Par Bernard Chambaz, 
écrivain.

Chez les bouquinistes, le long du jardin du Golestan, on peut trouver des manuels d’informatique, des brochures sur le cinéma, une étude sur Batman 2, des romans, l’intégralité des Trois Mousquetaires en persan, les poésies de Hafez, un cahier d’exercices de musculation préconisés par Schwarzeneger, Mein Kampf, un manuel de basket-ball, un Pinocchio…
Iran, envoyé spécial. Les pelouses, les bosquets d’arbres, les parcs sont noirs de monde. On vient pique-niquer en famille, assis sur un tapis, des glacières et des ­cabas autour de soi. Vendredi est une journée de congé appréciée et le soleil est de la partie. Tabriz est établie au bord d’un fleuve. La légende prétend que sa source se situe au jardin d’Eden, ce qui placerait la ville aux portes du paradis. Nicolas Bouvier y a passé six mois, l’hiver, il y a soixante ans (1). La ville est « vieille comme le monde et attachante comme lui », il la compare à « un pain qu’on a recuit cent fois », il y fait des rencontres épatantes ; et quand il entend les notes d’une clarinette monter du bazar, il la reconnaît aussitôt : « C’était le menuisier arménien, un soigneux, un doux, qui transportait son instrument dans une jolie boîte en poirier. » Franchement, c’est un peu pour lui que je suis ici.
Les bouquinistes sont installés le long du jardin du Golestan, mais les roses sont ­fanées et l’herbe souffreteuse. Une dizaine de ­badauds flânent devant une dizaine de stands qui abritent des tréteaux où sont étalés pêle-mêle des ­ouvrages assez variés. Au hasard, on peut trouver des manuels d’informatique, des brochures sur le cinéma, une étude sur Batman 2,
des romans, le deuxième tome de l’Histoire de Tom Jones en anglais et l’intégralité des Trois Mousquetaires en persan que je reconnais grâce à l’image d’un mousquetaire sur la couverture. Mais aussi les poésies d’Hafez, un cahier d’exercices de musculation préconisés par Schwarzeneger et Mein Kampf, réunis peut-être par leurs origines autrichiennes, un manuel de basket-ball avec croquis à l’appui, un Pinocchio, une encyclopédie des poissons combattants, un autre Hafez.
Hafez est un pseudonyme. Il signifie « celui qui connaît par cœur le Coran ». Le poète du xive siècle ne manque pas d’émules puisque, ces jours-ci, une trentaine de participants rivalisent dans un grand concours de récitation. Tous les Iraniens possèdent un exemplaire de son recueil, le Divân, qui est le deuxième livre sacré. Chaque jour, les journaux publient des vers, et ce sont souvent les siens, et chaque jour des centaines d’admirateurs se recueillent sur son tombeau en albâtre, un mémorial plus sobre que le mausolée du Guide suprême. Dans le jardin, un coin est réservé aux échecs. Sur des tables en pierre qui ont la dimension d’un ­échiquier, des joueurs disputent des parties en blitz, par tournante. Ils connaissent les coups par cœur, ils ont des souliers défoncés, la ­chemise élimée, les joues pas rasées, celui qui va perdre tient une cigarette entre ses doigts jaunis, le ­vainqueur porte un chapeau azéri. L’après-midi passe à toute vitesse. À l’écart, un type écoute sur un transistor des chansons et, soudain, je reconnais My Way, la voix de Sinatra.
La circulation est dense, surtout pour un ­vendredi. Les taxis disputent la chaussée aux ­motos. Ce pays est le paradis des 125, ­délavées, rafistolées, crasseuses, mais qui roulent et qui connaissent ainsi une forme d’éternité, des Honda, 
des Volga, des ­Parvaz. Au ­premier coup d’œil, la rue paraît plus pauvre qu’à ­Téhéran. Des hommes âgés ­vendent des pommes de terre qu’ils font cuire sur un ­brasero, des vieilles femmes vendent des paquets de cigarettes, mais je n’ai pas vu de gamin qui mendie. Les foulards sont plus sombres, les tchadors 
plus ­nombreux. La citadelle d’Arg, en ruine, ­révèle une belle histoire à verser au chapitre 
de l’usage du voile : la femme adultère jetée du haut de la tour et sauvée par son tchador ­transformé en parachute.
Attiré par la file des autobus, jaune, bleu, vert, garés le long de la rue Imam-Khomeiny,
comme ils le seraient aux abords d’un stade, je me demande de quoi il retourne. Ce n’est pas un dépôt, sûrement pas une grève. J’arrive alors devant une mosquée grande comme Notre-Dame et toute neuve, on entend la voix du muezzin ou plutôt de l’imam, car ce n’est pas un appel, plutôt un sermon, et on entend aussi la rumeur des fidèles qui approuvent le message. Cinq minutes plus tard, les fidèles commencent à sortir, ça me fait de nouveau penser au stade, les premiers d’un pas vif et même en courant, pressés de regagner leur autobus, d’avoir une place assise, quelques-uns continuant de marmonner les paroles du Coran, des hommes de tous les âges, pas une seule femme, beaucoup tiennent dans la main un papier qui tient à la fois du journal et du tract, distribué par deux militants à la sortie de la mosquée. Je m’approche et j’observe que des passants, qui ne sortent pas de la mosquée, le prennent. J’en fais autant. C’est un quatre-pages, de couleur bistre, avec la photo d’un candidat que je reconnais. Au cas où j’aurais un doute, il serait balayé par les seuls mots qui ne soient pas en persan, à savoir le site Internet de Saïd Jalili. Une petite photo du Guide suprême lui tient compagnie.
Supposant, à juste titre, que je suis intrigué, deux hommes s’approchent, un jeune et un vieux, et m’adressent la parole. Ils parlent bien et sans appréhension de ce que je viens de voir. Je crois comprendre que l’imam a appelé à voter pour Jalili et que tous les passagers des autobus venus à la mosquée étaient en service commandé. En tout cas, j’ai bien compris que Jalili sera élu quoi qu’il en soit, « qu’on vote pour lui ou contre lui ». Jalili est l’actuel négociateur sur le programme nucléaire avec le groupe P5 + 1. Il est à la tête du Conseil national de sécurité, c’est un vétéran de la guerre où il a été blessé à la jambe et, depuis, il boite. Nos interlocuteurs sont catégoriques : l’Iran n’est pas une démocratie, l’élection n’est qu’un leurre. À la fin, ils me donnent leur adresse e-mail et le jeune son adresse Facebook, étonné que je n’en sois pas.
À l’entrée du bazar, vous avez les fruits et les légumes. On est frappé par la richesse des étals, par la fraîcheur des produits, pas seulement les dattes fraîches qui fondent dans la bouche, on est aussi conquis par la saveur des tomates et renversé par l’odeur des melons. À l’inverse, la viande ne sent pas, c’est une sacrée différence avec l’Asie centrale où il fallait traverser le marché en apnée tout en chassant les mouches. À l’intérieur, le bazar, c’est trente-six kilomètres d’allées étroites et bondées, des voûtes splendides mais abîmées, sauf quand elles ont été retapées, des caravansérails superbes. On y trouve tout, mais l’activité est plus intense du côté des bijoux en or, un peu moins du côté des tableaux en soie. Les thèmes sont assez surprenants. On voit des femmes en robe de mousseline assises devant des clavecins, des salons aristocratiques où on danse des menuets, ou alors, sur le même mur, l’un au-dessus de l’autre, Einstein et la Kaaba. Un peu plus loin, on reconnaît des représentations de la Cène. Un peu plus loin encore, Napoléon parade à cheval sous l’œil patelin de Khomeiny.
Mais le bazar, c’est aussi le labeur. Ce n’est pas l’envers du décor, c’est le décor, le réel. Des types maigres, émaciés, visiblement épuisés, tirent des carrioles ou portent des fardeaux accablants. Leur peine contraste avec l’argent qui circule dans le bazar. Ici, rien qui soit l’indice du moindre intérêt pour l’élection de vendredi prochain, et pourtant le bazar est probablement un des lieux les plus intéressés par l’issue du scrutin. D’autant que ses liens avec le clergé sont étroits. À la sortie du bazar, je regarde mon plan pour repérer le quartier arménien où Nicolas Bouvier s’était installé. « Can I help you ? » C’est une charmante jeune fille. Elle est accompagnée par une dame, sa mère. C’est elle, la mère, qui pousse sa fille à me parler, à pratiquer l’anglais, elle a peu d’opportunités, si peu d’étrangers à cause de l’embargo. Elle est coquette, étudiante comme la grande majorité des jeunes Iraniennes, elle souhaite voir le monde, elle voudrait entreprendre des études de médecine à l’étranger. En attendant, elle cultive Internet, ainsi que près de la moitié des habitants (2), e-mails et Facebook, éblouie par le monde virtuel qui l’aide à vivre.
Iran News m’apporte le lot des nouvelles du jour. Ce qui ressort, c’est la volonté du ­régime d’une forte participation. Le discours est simple : chaque bulletin contribuera à renforcer la République islamique. Un conseiller du Guide suprême va même jusqu’à comparer le bulletin à un missile balistique. Il répond ainsi aux critiques formulées par les Occidentaux, notamment à un discours tenu par John Kerry à Tel-Aviv qui se doublait d’un appel déguisé à l’abstention. Si les autorités affirment vouloir traiter par le mépris cette ingérence, contraire aux accords d’Alger, elles n’en développent pas moins une théorie du complot qui devrait permettre de resserrer les rangs.
Parallèlement, les différences entre les candidats commencent à se préciser, des différences réelles ou virtuelles, réelles à mon sens, relevant du jeu politique, des luttes entre groupes et clans. Les affirmations et les démentis se succèdent. Et la presse fait état de la censure exercée par la ­télévision à l’encontre d’un candidat qui a évoqué la menace de suicide formulée par le père d’un martyr si la situation sociale restait en l’état. Gharazi assure que la popularité du régime est tombée en dessous de 40 % et met cette baisse sur le compte des mauvais résultats du gouvernement (dont il ne fait plus partie). Velayati affirme que le prochain président devra restaurer la confiance publique et changer la politique internationale pour construire de meilleures relations avec les autres pays. Pour sa part, Aref considère que les quatre millions d’émigrés iraniens qui participeront au vote sont des ambassadeurs de leur pays et peuvent aider l’Iran à améliorer ses relations avec les autres pays. À la même heure, Jalili répète qu’il est opposé à la détente et que toute citation favorable à une détente, qu’on lui attribuerait, serait erronée. Dans son premier meeting, il promet de poursuivre une politique de résistance contre l’Occident s’il est élu, sa priorité en politique étrangère consistant à étendre l’influence de l’islam et contenir « l’arrogance » des Occidentaux. Quant à la télévision, elle repasse en boucle dans son bandeau les nouvelles économiques et politiques. On peut lire ainsi le niveau record atteint par les suicides dans l’armée américaine, les chiffres du chômage en Europe, voir les images d’une ­immense manifestation contre l’austérité à ­Lisbonne. On devine la stratégie en filigrane.
Après un petit tour dans le quartier arménien, je repasse par la mosquée bleue qui n’a plus grand-chose de bleu depuis les séismes. Elle n’en est pas moins un lieu de promenade prisé. À côté, les portes du musée d’Azerbaïdjan restent closes. Tant pis pour les collections de squelettes, de bronzes achéménides et d’armes ancestrales, sabres, poignards et l’épée « originale » du shah Ismaïl qui a imposé le chiisme comme religion d’État.
À l’hôtel, dans ma chambre, je prends une bouteille d’eau dans le vieux frigidaire qui ronfle comme une locomotive. Sur le frigidaire, il y a un tapis de cinquante centimètres carrés destiné à la prière. Sur le tapis, il y a un petit rond d’argile pareil à une savonnette qui sert à poser le front quand on s’incline. Sur le plafond, j’avise une trace que je prends pour un insecte écrasé. En fait, c’est la flèche qui indique la direction de La Mecque.
(1) Lire ou relire l’admirable l’Usage du monde, 
aux éditions Payot.
(2) Voir l’Iran, un mouvement sans révolution ?, 
par Azadeh Kian, aux éditions Michalon.
DEMAIN

Visite à Ispahan, et 
sa célèbre place Naqsh-e Jahan.

Par Bernard Chambaz, 
écrivain.

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